En position d’outsider, attendu par personne ou presque, des films créent la bonne surprise. C’est ça aussi le cinéma. Ils remplissent les salles d’une foule populaire et ce jury n’aura que faire des critiques laminés et rabougris
des journaleux officiels. Tel semble être le destin de Case Départ, film français réalisé par Lionel Steketee avec Fabrice Eboué et Thomas N’Giol, sorti le 6 juillet 2011.
Le scénario est bien construit et fin. L’histoire retrace la façon dont deux frères métisse originaire des DOM-TOM vivent leur origine ethnique dans la société française. Les protagonistes de l’histoire deviennent les représentants de deux modèles d’intégration qui n’a rien à déplaire aux stéréotypes : d’un côté Régis, conseiller municipal, reniant ses origines et voulant paraître plus « blanc que blanc », et de l’autre Joël, le délinquant devenu victime d’une société « raciste qui l’exclue ». Régis souhaite oublier qu’il est métis au point d’en devenir raciste envers les immigrés. Joël lui est le bouc émissaire qui n’a pas de travail parce qu’il est noir, qui écope d’une amende dans le bus car il est noir… La mort de leur père va les confronter à leurs origines. Mais, trop assimilé à la société, ils se moquent ouvertement de leur histoire ethnique, se la désapropriant en déchirant avec joie l’héritage de leur père : l’acte d’émancipation de la condition d’esclave de leurs ancêtres. Pris dans un sortilège, les deux protagonistes de l’histoire vont se retrouver plongé en pleine période de l’esclavage, où le sens de l’histoire ne manquera pas de leur offrir quelques drôles leçons.
Comment évoluent les minorités dans les sociétés ? Comment une population anciennement exclue de la vie sociale s’approprie un discours pour justifier son parcours personnel? Le début du film marque clairement deux types d’attitude : une attitude faussement victime de son origine ethnique pour accuser la société de sa situation personnelle et une attitude préfèrant ne pas être assimilée à ses origines perçues comme préjudiciable et honteuse…
Ces deux « privilégiés » ont tellement pris de la distance avec leur non-stigmatisation qu’ils ont oublié en quoi ils pouvaient être métisse sans paraître ni blanc ni noir. Ce déni pluriel va les renvoyer à l’époque de l’esclavage sous le coup du sortilège d’une tante.
Eprouvant toute l’aliénation de l’époque et de leur condition d’esclave, ils ne parviendront à réintégrer l’époque actuelle lorsqu’ils auront compris comment leurs ancêtres ont lutté pour être reconnu à la place qu’ils occupèrent dans une société fortement raciste et ségrégationiste. A la fin de ces péripéties, Joël finira par chercher du travail pour s’intégrer dans la société sans se sentir victime de la société et Régis refusera de servir de marionnette pour la « diversité » lors des élections municipales. Leur affirmation sera devenu saine et adéquate.
Ce film répond à de nombreuses questions sur comment évoluent historiquement les sociétés et comment sont incorporés les minorités. Il démontre comment s’apprécient les processus d’intégration des minorités : l’exemple le plus loufoque soulevé sera la scène où nos deux héros cherchent à briser le sortilège en arrangeant une relation homosexuelle avec leurs ancêtres. Un clin d’œil à une minorité émergeante et stigmatisée dans les sociétés modernes. Une autre scène ingénieuse est la discussion anachronique avec le paysan juif : s’amuser à mesurer la souffrance des peuples avec la distorsion et les aveuglements du temps provoque son effet cocasse.
Et ce film est d’autant plus exemplaire que toute cette subtilité se démontre sans en avoir l’air, sous les rires et l’amusement des scènes s’enchaînant. Une très belle réussite, trop rare dans le cinéma français, cocktail explosif d’humour, de joie et de réflexion. Que demande le peuple?